Mayotte: la bouilloire bout!

Dans une précédente chronique, nous nous interrogions sur ce qui allait se passer à Mayotte après le référendum du 29 mars portant sur le départementalisation. Nous ne voulions pas jouer aux oiseaux de mauvais augures, mais les quelques craintes que nous avions formulées, semblent se préciser.
Les semaines se suivent et malheureusement se ressemblent. Mayotte bout ! Depuis plus d’un mois en effet, la vie sociale mahoraise est rythmée par des mouvements de grèves qui se suivent avec la précision d’un métronome diaboliquement bien réglée.
Tous les ingrédients de ces mouvements de colère flottaient dans l’air depuis un certain temps. Les signes avant-coureurs s’accumulaient comme des gros nuages noirs au dessus de l’île, pendant que tous les décideurs jouaient à la politique de l’autruche. Les dirigeants mahorais s’étaient, semble-t-il, concertés pour adopter la méthode Couet.
De manière implicite toutes les couches de la société mahoraise, semblaient s’être entendues pour, d’abord, laisser passer la consultation du 29 mars 2009 relative à l’avenir statutaire de Mayotte. Il ne fallait pas perturber le déroulement du référendum sur la départementalisation.
Quelque soit le problème, la réponse magique pour calmer tous les esprits durant des semaines était : « nous verrons tout cela, après le 29 mars ! »
On a fait croire aux Mahorais qu’après la consultation du 29 mars, le soleil allait briller d’une façon nouvelle et différente sur le magnifique lagon de Mayotte, et que d’une certaine façon, tous les problèmes allaient se régler d’eux-mêmes au lever de ce jour nouveau du 30 mars 2009!
Il est risqué d’essayer de dater de manière précise le début de ces mouvements sociaux. Arbitrairement, le coup de sang des policiers municipaux de Bandraboua peut constituer un repère et un révélateur significatif. Malgré en effet le consensus informel instauré durant la campagne, les agents de la police municipale de la Commune de Bandraboua, ont été malgré eux, obligés d’ouvrir le bal.
Le maire de la commune de Bandraboua, avait décidé de dissoudre le service de la police municipale de sa commune pour cause de « mutinerie ». Monsieur Ahamada FAHARADINE, maire de la commune de Bandraboua, avait décidé de dissoudre la police municipale au motif de désobéissance hiérarchique. Le premier magistrat de cette commune avait reproché à la police municipale d’avoir organisé le meeting du « comité pour le oui », sur un autre site que celui qu’il avait autorisé. En toile de fond, couvait une guerre de leadership local entre le Maire, Monsieur Ahamada FAHARDINE et le Conseiller Général du canton, Monsieur M’hamadi ABDOU, qui se détestent avec une violence inouïe ! Et visiblement les policiers municipaux de Bandraboua avaient eu la maladresse de suivre les instructions du Conseiller Général du canton, accessoirement Premier Vice-président du Conseil Général de Mayotte, en lieu et place des instructions du maire, qui avait très mal goûté à la plaisanterie !
Résultat : la mairie de Bandraboua a été fermée durant plusieurs semaines parce que barricadée par les policiers municipaux en colère, avec le soutien du Conseiller général du canton et de ses partisans !
A la mi-avril, les employés du groupe CANANGA ont emboîté le pas aux policiers municipaux de Bandraboua, pour revendiquer « le respect et l’application de la convention collective de la grande distribution avec l’octroi d’un 13ème mois de salaire, l’amélioration des conditions de travail ainsi que plus de respect au quotidien dans leur travail ».
Résultat : une semaine de blocage et de frustration pour des consommateurs mahorais qui voulaient dépenser de l’argent qu’ils n’avaient pas !
Quelques jours après les employés du Comité Départemental du Tourisme de Mayotte (CTDM) ferment boutique pour réclamer : « plus de respect de la part de leur hiérarchie, la fin des harcèlements moraux, la garantie qu’aucun licenciement ne sera effectué, ainsi que (plus sobrement, sic) le versement des salaires ! »
Monsieur Ahamada MADI CHANFI, actuel 2ème Vice-président du Conseil Général de Mayotte et Président du CDTM, avait déclaré en effet lors d’une précédente session du Conseil Général, qu’il « était prêt à licencier tous les employés du Comité du Tourisme s’il le pouvait ». Après voir évincé le Directeur puis le Directeur Adjoint du CDTM depuis plusieurs mois, Mr Ahamada MADI CHANFI a déclaré avec saveur que « c’est la présidence qui dirige le CDTM » !

Résultat des courses : le comité du tourisme, pourtant secteur clé du développement économique de Mayotte, est fermé depuis 3 semaines, dans l’indifférence générale. En effet, à l’heure où nous écrivons ces quelques lignes, les négociations ne sont toujours pas ouvertes car, Monsieur Ahamada MADI CHANFI refuse de discuter avec les grévistes qu’ils considèrent comme des « flemmards qui n’ont pas l’habitude de travailler et qu’il veut seulement remettre au travail ! »
Début mai, les agents du Service des Transports Maritimes (STM), le service des barges, qui assure le transport et la liaison entre la Petite-Terre et la Grande-Terre, perturbent le fonctionnement du service pour réclamer « le départ du Directeur du STM ( en poste depuis environ un an et demi). Cette mission est gérée par le Conseil général, sous la responsabilité de Monsieur Ahamada MADI CHANFI, 2ème Vice-Président du Conseil Général de Mayotte.
Début mai, commence le mouvement de grève des agents du service de l’Aide Sociale à l’Enfance (un service géré par le Conseil général sous la présidence de Monsieur M’hamadi ADBDOU, 1er Vice-président du Conseil Général de Mayotte et Secrétaire général du parti politique, Mouvement Départementaliste Mahorais, comme il aime à le rappeler lui-même !) qui réclament de meilleures conditions de travail, car à l’heure actuelle, ils se plaignent d’être des « SBF », des Sans Bureaux Fixes !
Résultat : le service est fermé pendant plusieurs jours !
Début mai également, le 11 mai, les agents du conseil général de Mayotte se mettent en ordre de bataille pour: « réclamer des moyens suffisants pour remplir correctement leurs missions, désavouer certains points liés aux conditions d’intégration des fonctionnaires locaux, « tchempwéré », (signifie de seconde ordre, et qui ne connaissent personne dans les hautes sphères de la gestion du Conseil général) car le protocole (signé par l’Etat, certaines organisations syndicales et le Président du Conseil général de Mayotte) font d’eux des vieux cons et de vieilles connes méconnaissant gravement leurs droits fondamentaux » !
Résultat : le Conseil général est paralysé pendant une semaine, donc totalement inaccessible aux usagers !
Le 18 mai 2009 débute la grève des employés de Total Mayotte qui paralyse toute l’île en enfonçant doucement mais sûrement tout Mayotte dans l’asphyxie. Toutes les compétitions sportives du week-end du 21 mai, par exemple, ont toutes été annulées ! Les bus de transports scolaires n’assurent plus le ramassage des élèves depuis le mardi 19 mai. Une rencontre a eu lieu le mercredi 20 mai entre la direction de Total Mayotte et les syndicats de grévistes qui a accouché d’une petite souris ! La prochaine rencontre entre les deux parties est prévue pour le 05 juin prochain. D’ici là, les habitants de Mayotte n’ont qu’à prendre leur mal en patience et subir sans faire beaucoup de bruit !
Cependant, il ne faut pas trop compter sur le silence. En effet, les syndicats de taxis de Mayotte ont averti que si jusqu’au lundi 25 mai 2009, ils ne devaient recevoir aucune goutte de carburant pour faire correctement leur travail et gagner honnêtement leur vie, ils bloqueraient toute l’île de Mayotte en érigeant des barrages sur toutes les routes. Et là, ça promet !
Avec l’apothéose de le grève des employés de Total, paralysant toute l’île, la population de Mayotte, sans réellement condamnée les mouvements de grève, car tout le monde se dit que « c’est chacun son tour », se demande néanmoins comment on est arrivé là ?
Dans une tentative, peut-être hasardeuse, d’apporter quelques éléments de compréhension, il paraît important de soulever quelques questions intimement liées à la première :
- quelles leçons retenir de tous ces mouvements d’humeur ?
- actualité oblige, est-ce que les mouvements sociaux antillais du mois de février dernier, ont déteint sur la société mahoraise ?
- Et est-ce qu’Elie DOMOTA a fait des émules à Mayotte ?
Dans notre tentative de réponse (mais avant tout de questionnement), il paraît important de souligner que tous ces mouvements sociaux n’ont pas encore connu de dénouements définitifs et de décisions finales. Exceptées les grèves des employés du groupe CANANGA (Méga, SPPM, Mr Bricolage etc.…) ainsi que celle des agents du service de l’Aide Sociale à l’Enfance, tous ces mouvements continuent ou ont été simplement suspendus dans l’attente des négociations et discussions en cours. Au fond, que veulent les Mahorais ?
→ Le Principe de dialogue (social)
Au travers de tous ces indicateurs il paraît dès lors raisonnable d’affirmer que les travailleurs mahorais réclament plus de dialogue au sein des structures dans lesquelles ils travaillent.
Les travailleurs de Mayotte semblent revendiquer une implication plus grande dans la vie et le fonctionnement de leurs entreprises ou organismes employeurs, par notamment une implication plus sincère et plus poussée dans toutes les décisions qui concernent directement leurs évolutions de carrière ou leur augmentation de salaire.
Dès l’instant où les dirigeants des organismes ou des entreprises concernés ont ouvert le dialogue, les grèves ont immédiatement cessé, sans pour autant que les revendications initiales obtiennent des réponses significatives. L’important semble (juste !) d’ouvrir le dialogue.
Au Comité de tourisme de Mayotte où le Président semble vouloir adopter la stratégie de la guerre des nerfs, le conflit s’enlise. Après plus de 3 semaines de grève, les employés sont arrivés à la conclusion que Mr Ahamada MADI CHANFI les prend pour « de la merde puisqu’il n’a même pas daigné les recevoir pour écouter leurs revendications ».
Monsieur GOURON, PDG de Total Mayotte, semble avoir choisi la même stratégie puisqu’il ne semble pas très pressé de discuter avec ses employés mécontents !
Dans les deux structures les conflits se durcissent, et les Mahorais subissent !
Les travailleurs mahorais ne sont ni dupes ni idiots. Avec l’instauration du principe de dialogue au sein de leurs entreprises, ils souhaitent principalement (entre autre) que ces démarches ouvrent une nouvelle ère et consacrent un esprit d’égalité et de transparence dans les affaires et décisions qui engagent leur avenir et l’avenir de leurs familles.
→ Le Chaudron mahorais.
Mayotte, nous l’avons constaté, bout depuis un certain temps sans qu’aucun dirigeant notamment politique, ne semble avoir pris la mesure et l’importance des problèmes. Ces derniers avaient fait le pari que l’ivresse des résultats de la consultation sur le statut de l’île allait maintenir tout Mayotte dans un état de léthargie euphorique pendant un long moment. Malheureusement pou eux, le couvercle a sauté au lendemain même des résultats, les empêchant dans le même temps, pour ceux qui sont actuellement aux affaires, de préparer sereinement les prochaines échéances électorales (2011) auxquelles ils voulaient exclusivement se consacrer !
Les tensions sociales couvaient bien avant la consultation du 29 mars 2009 sur la départementalisation de Mayotte. Mais, ni les syndicalistes, ni les dirigeants politiques siégeant au Conseil Général ne voulaient prendre la responsabilité de perturber ce « moment historique ».
Les élus avaient trouvé là, le moyen de gagner du temps en misant sur le fait que les mouvements d’humeur allaient s’essouffler et se dégonfler d’eux-mêmes.
→ T.I.N.A (recherche leaders désespérément!)
Comme les élus mahorais, les représentants syndicaux de Mayotte avancent en rang dispersé. S’il est évident que le leader martiniquais, Elie DOMOTA, n’a pas fait des émules à Mayotte, ce n’est pas le cas du célèbre vizir Iznogoud. A l’heure actuelle, tous les discours de tous les leaders syndicaux peuvent être résumés par la célèbre formule de l’ambitieux vizir : « je veux être calife à la place du calife ». Ainsi, voyant l’émergence d’une grève menée par un autre syndicat dans une entreprise, les autres syndicats déclenchent des mouvements sociaux dans d’autres entreprises pour prouver leur force et leur importance ! Le but consiste en fin de compte à montrer qui est Raoul !
La multiplication des grèves est également synonyme et significative de l a guerre atroce que se livrent les organisations syndicales à Mayotte.
Le 23 avril dernier par exemple, le divorce a été officialisé entre Salim NAHOUDA, secrétaire général de la CGT-Ma et Rivomalala RAKOTONDRAVELO dit Rivo, responsable du syndicat des enseignants, SE, affilié à la CGT-Ma. Le navire était devenu trop étroit pour les égos des deux hommes. Finalement Rivo a été débarqué car il lorgnait avec un appétit non dissimulé sur le siège du sécrétaire général de la CGT-Ma!
La même guerre des chefs a lieu actuellement au sein de la CISMA-CFDT, où certains responsables de section tentent de déboulonner l'inoxydable Boinali SAID, actuel secrétaire général de ce syndicat. En lui glissant régulièrement des peaux bananes, ou en ne l'informant pas des mouvements de grève qu'ils déclenchent tout seuls, les jeunes loups ont juré de mettre Monsieur Boinali SAID en retraite anticipée pour occuper son fauteuil et passer plus souvent à la télévision!
Dans une précédente chronique (le retour des « zombies »), nous avons déjà montré comment les dirigeants politiques actuellement au pouvoir essaient d’éliminer toute concurrence dans la perspective des prochaines élections (cantonales, régionales et législatives).
Il est par conséquent très malheureux de constater que pareillement aux élus, les syndicalistes ne brillent pas non plus par l’ingéniosité, la multiplicité et la diversité de leurs propositions ! La carence de solutions alternatives est patente ! Tout le monde se renvoie la balle dos à dos. Et dans ce contexte, les élus ainsi que dirigeants des grandes entreprises arguent avec fierté le principe du T.I.N.A (There Is No Alternative). C'est-à-dire, « à part ce que nous vous proposons, il n’y a rien d’autre à faire ! »
Les problèmes de la société mahoraise semblent résider dans une culture commune et nouvelle qu’il paraît urgent de redéfinir. A une très large majorité, Les Mahorais ont voté « oui » pour le pacte pour le départementalisation de Mayotte. Parallèlement à ce choix très clair, les mouvements sociaux apparaissent comme un désir de plus de dialogue, de transparence et justice dans la société mahoraise en général, et plus particulièrement dans les entreprises et organismes qui gèrent leur avenir que ce soit de manière directe ou manière indirecte.
Le management vertical, voire paternaliste, semble avoir fait son temps à Mayotte. Les travailleurs souhaitent être impliqués de façon plus sincère dans la vie de leur entreprise. Ces derniers ne veulent plus subir les décisions, mais veulent être des acteurs. Un représentant syndical a affirmé que : « chaque fois que nous ne seront pas associés en amont aux décisions, nous ferons blocage ».
Comme nous l’avons annoncé, dans une autre chronique (Au-delà du 29 mars !), la population de Mayotte réclame plus de justice et plus de transparence dans les affaires qui le concernent, que ce soit dans leurs lieux de travail ou dans la vie de tous les jours.
La société mahoraise paraît également à la recherche de leader charismatique depuis le retrait de la vie publique ou la disparition des « pères fondateurs du combat de Mayotte-Département ».
Par le passé, un Marcel HENRY ou un Younoussa BAMANA arrivait à mettre fin à n’importe quel mouvement social par des simples déclarations publiques. Avec la multiplication rapprochée des mouvements de grèves, la société mahoraise est désespérément à la recherche de nouveaux leaders crédibles et avertis aussi bien sur le plan syndical mais aussi et surtout sur le plan surtout politique.
De façon générale, les Mahorais attendent surtout des solutions concrètes aux problèmes qu’ils rencontrent tous les jours dans la vie quotidienne, avec pour l’instant personne à l’horizon, pour les rassurer, ni du côté des représentants de la société civile, ni du côté des représentants politiques et encore moins du côté de l’Etat qui les mène en bateau depuis plus de 150 ans !