Coup de coeur : « Droit du sol » !

Publié le par Ampangarivo

« Un livre que nous n’avons pas envie de relire, ne mérite pas d’être lu », dixit Oscar WILDE.

 

Charles MASSON a publié dans le premier trimestre 2009, aux éditions Casterman, une bande dessinée, intitulée « Droit du sol ». 

L’ouvrage aborde la problématique de l’immigration clandestine à Mayotte, en provenance principalement des Comores voisins, en particulier de l’île d’Anjouan, située à seulement 70 kilomètres des côtes mahoraises.

 

L’immigration clandestine à Mayotte, représentant environ un tiers de la population, est un sujet grave car elle met en jeu des vies humaines d’une part, sensible du fait du contexte politique et diplomatique tendu entre La France et l’Union des Comores d’autre part. Le contentieux franco-comorien reposant sur la « fameuse question de Mayotte » est propice au déferlement des passions dans un dossier par nature déjà très complexe.

 

Ave humour, audace et jamais sans condescendance aucune,  l’auteur a su déjouer les pièges dangereux d’une approche emprisonnée dans le pathos pour saisir avec légèreté, cynisme et grande justesse des détresses humaines.

 

« Droit du sol » raconte en effet l’histoire d’être humains, tous,  blackboulés par les vagues des océans meurtriers, ou simplement d’une existence chahutée et malchanceuse.

« Le hasard » a voulu que tout ce beau monde se rencontre sur un minuscule rocher, coincé et perdu entre l’Afrique et Madagascar, dans le canal de Mozambique. La chasse peut alors s’ouvrir. Et les chasseurs et les proies, ne tiennent pas forcément les rôles qu’ils pensent. A tour de rôle, les positions peuvent s’inverser !

 

  Sur la forme peut-être, nous pourrons malgré tout, comme nous le verrons plus loin, souligner des clichés têtus et caricaturaux de certaines analyses.

 

Avec précision, sous le crayon de MASSON, nous suivons les parcours tragi-comiques de quelques personnages, essentiellement féminins dans leurs périples entre les différentes îles de cette région de l’Océan indien jusqu’à leur arrivée (dans les meilleurs des cas !) sur le territoire français, c'est-à-dire à Mayotte.

 

« Droit du sol » s’est également voulue comme une description et une analyse des rapports entre les différentes communautés qui se côtoient et qui se croisent, parfois de manière fugace, dans quelques rares endroits de l’île de Mayotte (essentiellement les boîtes de nuits et les lieux de travail, c'est-à-dire dans les hôpitaux, et les magasins, théâtres des rencontres les plus improbables).

Malheureusement, très rapidement, peut-être de manière volontaire, ou simplement inconsciente, les rapports inter-communautés se focalisent et se cristallisent autour des relations entre les « mouzoungou » (les blancs) et les immigrées clandestines.

 

En fait, il s’agit plus particulièrement du regard que les « mouzougou » portent sur Mayotte, à travers leur façon de vivre sur l’île, et notamment de leur façon de vivre entre eux. Ce n’est pas sans rappeler le roman de Janine Fourrier et Jean-Claude Fourrier, intitulé « Un m’zoungou à Mamoudzou ».

 

Pour MASSON, les rapports entre communauté, non sans fondement, sont essentiellement voire exclusivement matérialistes, des rapports d’exploitation de l’Autre. D’un côté, les « clandestines » profitent des hommes, « mzoungou », pour survivre à Mayotte, et de l’autre côté, l’homme « mzoungou », souvent un « déglingué » appartenant au « grand standard tropical des ratés de la société judéo-chrétienne », est, au mieux, à la recherche d’une rédemption, ou seulement à soigner son ego en profitant des charmes et luxures tropicaux.

 

Ainsi la relation entre Pierre et Anissa, deux personnages récurrents du livre, est essentiellement physique et alimentaire. Le premier cherche à tuer l’ennui dans une île où « il n’y a rien à faire » tandis que la seconde est en quête d’un protecteur et d’un soutien « qui l’aidera toute sa vie » !

 

Au détour de ces échanges commerciaux, fort heureusement parfois l’amour peut, sans crier gare, surprendre les protagonistes. C’est qui semble caractériser le couple de Jacques et Marie. Ayant débuté de manière « classique » sur le mode alimentaire, suivi de la sacro-sainte régularisation de la situation administrative de la clandestine par l’obtention des papiers ( carte de séjour ou mieux la nationalité française), le discours grincheux de Jacques finit par dévoiler ce qu’on peut identifier comme étant le sentiment amoureux.

 

« Droit du sol » n’échappe pas, de manière certainement totalement inconsciente, à une critique du genre « complexe du Rocher », c'est-à-dire à une vision et à une narration occidentale de l’histoire du monde, et plus spécialement de l’histoire des peuples. Malgré toutes les précautions, la vision inconsciente du monde non occidentale reste encore marquée par le prisme d’un regard de conquérant et de colonisateur.

 Les contacts entre la communauté mouzoungou et les non mouzoungou, fondés comme nous l’avons déjà dit sur le principe du jeu des dupes, cachent en réalité des rapports de force, empreints de colonialisme, et de très grande violence, quelque soit les personnages et surtout l’humanisme dont ils peuvent se prévaloir.

 Dans « droit du sol », l’homme mzoungou est dominateur, c’est lui qui prend (dans tous les sens du terme) la femme clandestine en particulier, et la femme noire en générale. Dans tous les couples mixtes en effet, l’homme est blanc et la femme est noire.

 

La femme mzoungou dans « Doit du sol », n’a des relations amoureuses ou sexuelles qu’avec un homme mzoungou. Les épouses des « expat » par exemple, femmes au foyer dans toute leur splendeur, ne semblent fréquentées d’autres êtres humains que les seules autres « expat » mzoungou. A supposer qu’elles soient tentées par des aventures extraconjugales, elles ne pourraient dès lors les avoir qu’avec des partenaires blancs. Ouf, la morale est sauve !

 

Même Danièle, stéréotype de la femme libérée post- soixante huitarde, célibataire de surcroît, n’entretient une liaison complexe qu’avec Jeff, un homme blanc.

 

Or nous le savons tous, la solitude qui frappe les hommes mouzoungou, célibataires (ou pas) touche également et avec la même force les femmes blanches, célibataires (ou non). Les boîtes de nuit ou les balles poussières, à Mayotte,  pillulent également de « mouzounguettes », jeunes et vielles, à la recherche de jeunes mâles noirs, clandestins ou non,  à sauver !

 

Ce qui est décrit avec justesse concernant les hommes mzoungous est également vrai pour les femmes mouzoungou, dans leur rapport avec la « faune locale » !

 

Il paraît quelque peu surprenant qu’avec sa grande sincérité et précision, « Droit du sol » n’en fasse pas également écho.

Par ailleurs, on peut regretter que le rôle et la présence (ou plus exactement l’absence), des Mahorais dans ce savoureux ouvrage soient limités et réduits aux strictes clichés habituels qu’en ont les métro. Dans « Droit du sol » en effet, le Mahorais est inexistant, ou fait seulement des apparitions fugaces à travers ses contacts superficiels avec la communauté mzoungou.

Sans être inexacte ou fausse, la description donnée des relations pourtant complexes, qu’entretiennent les Mahorais avec les clandestins, leurs frères et leurs cousins, se trouve réduite à une relation de cruauté, de racisme et de haine. Dans la vision de MASSON, seuls quelques mzoungous, adoptent une approche humaniste à l’égard des clandestins.

 

Les Mahorais semblent avoir vendu leurs âmes au diable pour bénéficier de quelques biens matériels  qu’un niveau de vie confortable et supérieur à celui des pays de la région.

 

En général, le Mahorais entretient des contacts superficiels avec la communauté mzoungou dans le cadre de relations de travail. Sinon s’agissant de relations extraprofessionnelles, quand elles existent, le Mahorais semble avoir un faible pour des fachos comme Serge ou le vieux médecin, Paul, retraité libidineux et pervers, installés depuis des lustres dans l’île.

 

 

 

Globalement néanmoins, la justesse des descriptions d’une part, conjuguée avec le ton humoristique parfois cynique des scénarios d’autre part, ne peuvent laisser indifférents. « Droit du sol » malgré ses 435 pages se consomment d’une seule traite, genre cul sec !

 

Force est alors d’admettre que « Droit du sol » fait partie de ces livres que nous avons envie de relire depuis le début dès que nous arrivons à la dernière ligne de la dernière page !

 

Nous espérons sincèrement qu’un jour, ce livre pourra faire l’objet d’une adaptation cinématographique tant le contexte d’une grande absurdité ainsi que les personnages, très caricaturaux mais réalistes, se prêtent aisément à ce genre d’exercice !

 

Publicité
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
I
Je n'irais pas jusqu'à réécrire l'histoire, quoi que après tout pourquoi pas; mais partant d'une hypothèse simple "description ne vaut pas explication", Mayotte a tout intérêt à participer avec d'autres s'il le faut, à la rédaction de son histoire.<br /> D'une façon générale en sciences (humaines surtout), la règle est simple: respect absolu des faits mais l'interprétation reste libre. C'est bien parce que chacun interprète à sa façon les événements que Mayotte se doit aussi de faire entendre sa voix, surtout sur des questions qui le touche de prime à bord...A suivre
Répondre
A
Un écrivain nigérian, Chinua ACHEBE, a dit qu'il appartient aux Africains de "re-écrire" l'Histoire de l'Afrique, de "re-conter l'Histoire de l'Afrique". Il part du postulat selon lequel toute les "vérités scientifiques", telles qu'elles sont établies et connues à l'heure actuelle, sont le fait de personnes souvent extérieures et étrangères à ce continent. ACHEBE estime que toutes les diverses et multiples "études ethnologiques, sociologiques et historiques" mériteraient d'être "re-contées" par les Africains eux-mêmes!<br /> <br /> Non pas que ces études soient fausses, dans l'absolu, mais il est convaincu qu'avec les mêmes approches "scientifiques", les Africains ne raconteraient pas les choses de la même façon!
Répondre
I
C'est bien là, le drame de Mayotte et comme le dit un proverbe africain "tant que les lions n'auront pas leur propres historiens, les histoires de chasse glorifierons toujours les chasseurs". Et hélas, on ne peut reprocher à un non Mahorais de poser un regard non Mahorais sur Mayotte et ce n'est pas forcement avec une intention de nuire...Une personne qui arrive sur Mayotte sera tout naturellement fondée à agir selon sa propre culture...Il est de notre responsabilité nous autres Mahorais de parler de nous avec nos propres mots...Personne ne nous interdit de le faire... Sur ce point je reste optimiste. La jeunesse (d'ailleurs pas seulement) de Mayotte a très bien compris cela. On voit de plus en plus des talents pousser.<br /> J'émets ici le souhait de voir ce "droit de sol" clôturer une ère et qu'une ère nouvelle commence pour Mayotte...<br /> Mayotte a le devoir et l'obligation de se penser, sinon avec le nouveau statut, on va assister non à l'intégration de Mayotte dans la France mais à son désintégration...
Répondre